Pour la première fois depuis des décennies, le PIB par habitant de l’Italie rejoint celui de la France. Un signal symbolique fort, mais les économistes appellent à ne pas tirer de conclusions hâtives. Enquête sur un malaise bien réel, entre chiffres en trompe-l’œil et faiblesses structurelles indéniables.
Il y a cinq ans, l’Italie était encore 10 % derrière la France en matière de PIB par habitant. En 2024, l’écart est quasi nul : 59 453 dollars pour Rome contre 59 683 pour Paris, selon les données de l’OCDE en parité de pouvoir d’achat. Un rattrapage spectaculaire qui soulève une question inconfortable : la France est-elle vraiment en train de se faire distancer par ses voisins européens ?
Ce que disent les chiffres et comment les lire
Selon les données de l’OCDE, le PIB par habitant italien en parité de pouvoir d’achat atteignait 59 453 dollars en 2024, contre 59 683 dollars pour la France, alors qu’il lui était inférieur de près de 10 % en 2019. Ce basculement statistique est indéniable. Mais derrière le chiffre brut se cachent plusieurs réalités qu’il faut distinguer soigneusement.
Les niveaux de PIB par habitant de l’Italie et la France étaient déjà très proches entre 2005 et 2009, nuance le Trésor français dans une note de juin 2025. Avant son rattrapage, l’Italie avait souffert de la crise des dettes souveraines. Ce rappel contextuel est essentiel : on ne part pas d’un état naturel où la France dominait l’Italie depuis la nuit des temps. L’Italie avait connu une décennie perdue après 2010. Son rattrapage partiel depuis 2019 est réel, mais ses ressorts méritent d’être examinés à la loupe.
Le « miracle » italien : dopé au Superbonus et à la démographie
Le dynamisme économique italien post-Covid est indéniable : entre 2019 et 2024, la France a enregistré une croissance de 0,8 % en moyenne annuelle, contre 1,1 % pour l’Italie. Mais plusieurs économistes tempèrent l’enthousiasme en examinant les ressorts de cette surperformance.
Premier biais : le « Superbonus ». En Italie, deux tiers de la croissance entre 2019 et 2024 sont attribuables au « Superbonus », un dispositif de primes vertes pour la construction dont l’effet est « temporaire », note le Trésor. Un crédit d’impôt à 110 % pour les rénovations énergétiques a gonflé artificiellement l’activité dans le bâtiment — au prix d’un coût budgétaire colossal qui commence aujourd’hui à peser lourd dans les comptes italiens.
Deuxième biais, plus structurel encore : la baisse de la population italienne sur la période a également contribué mécaniquement à la hausse du PIB par habitant. Il s’agit d’un « effet arithmétique, non d’un véritable gain de richesse : une population moins nombreuse gonfle mécaniquement le PIB par habitant » mais « pèse sur la croissance potentielle ». Le pays compte désormais 59 millions d’habitants contre 60 millions cinq ans auparavant. Ce rétrécissement démographique est une bombe à retardement pour le potentiel de croissance futur de l’Italie — un avantage de court terme aux effets négatifs de long terme.
Les faiblesses françaises qui ne sont pas des illusions statistiques
Nuancer les chiffres ne signifie pas nier les problèmes. Car si le rattrapage de l’Italie comporte une part d’artefact statistique, la France accuse elle-même des faiblesses structurelles que les économistes documentent depuis plusieurs années avec une inquiétude croissante.
Les signaux qui inquiètent
Productivité en berne
La productivité du travail française est en baisse de 6 % depuis 2019, selon le JDD. L’économiste Olivier Sautel (Deloitte) pointe une stagnation des investissements privés depuis fin 2022, « comme si le tissu productif n’avait pas bougé en trois ans ».
Dette hors de contrôle
La dette publique française dépasse 115 % du PIB et continue de grimper, avec des projections à 118 % pour 2026. Le FMI prévoit qu’elle atteindra 130 % d’ici 2030.
Déficit budgétaire chronique
Le déficit public est hors de contrôle ou presque en France, où aucun consensus politique ne se dégage sur la manière de le réduire. Contrecoup : l’agence KBRA a dégradé la note souveraine française.
Compétitivité extérieure
Sur les trois premiers trimestres 2025, la France est le seul grand pays de la zone euro déficitaire commercialement. L’Italie affiche, elle, un excédent commercial supérieur à 50 milliards d’euros.
Le modèle français sous tension : ce que les économistes prescrivent
La France a maintenu son niveau de vie « à crédit » via un endettement public massif. Un modèle que l’économiste Morlet-Lavidalie juge intenable : « Le décrochage français est probablement quelque chose qui nous guette, plus qu’il ne s’incarne aujourd’hui. » Derrière ce constat, une convergence rare entre économistes de tous horizons sur les leviers à actionner.
Productivité et travail
Remettre le pays au travail — participation des jeunes et des seniors à l’activité productive, réforme de la formation, revalorisation de l’effort productif. La production française est en baisse de 6 % depuis 2019.
Maîtrise des finances publiques
Le coût du service de la dette bondit à 59,3 Mds€ en 2026 contre 36,2 Mds en 2020. Sans consolidation crédible, l’effet « boule de neige » de la dette risque de devenir incontrôlable d’ici 2030.
Réindustrialisation et exportations
L’Italie affiche un excédent commercial de 50 Mds€, la France un déficit chronique. Reconstruire une base industrielle exportatrice est un impératif — non un choix idéologique.
Digitalisation et IA
À l’heure de l’intelligence artificielle, les entreprises européennes ont 10 à 15 ans de retard sur les américaines du point de vue de la digitalisation. La France ne peut pas se permettre de rater cette vague.
Un lent déclin qui n’a rien d’inéluctable
Le rattrapage de la France par l’Italie est à la fois moins dramatique et plus inquiétant qu’il n’y paraît. Moins dramatique, parce que les chiffres bruts dissimulent des artefacts statistiques réels — le Superbonus transalpin, le déclin démographique italien, les biais de la comparaison européenne. Plus inquiétant, parce que les faiblesses françaises qu’il révèle ne sont pas des illusions comptables.





