Érythrée : un secteur minier discret mais stratégique gagne en puissance

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Érythrée : un secteur minier discret mais stratégique gagne en puissance

La question centrale aujourd’hui pour les investisseurs en Érythrée n’est plus de savoir si le pays dispose d’un potentiel minier, mais comment cette richesse en cuivre, zinc, or et potasse peut se transformer en flux stables de devises sans accroître les risques politiques et réputationnels.

“Le défi n’est pas l’absence de ressources, mais la capacité à attirer des partenaires qui acceptent les contraintes politiques locales tout en répondant à leurs propres exigences ESG.” — Interprétation à partir de publications techniques sur la mine de Bisha et les projets Asmara et Colluli

Un socle de projets industriels qui structure la montée en puissance

La montée en puissance du secteur minier érythréen repose d’abord sur un petit nombre de projets de classe industrielle, construits autour de gisements volcanogènes sulfurés (VMS) et d’un vaste bassin potassique.

Le projet Bisha, situé à l’ouest d’Asmara, est une mine à ciel ouvert produisant du cuivre, du zinc, de l’or et de l’argent, avec une capacité de traitement annuelle d’environ 2 à 2,5 millions de tonnes de minerai polymétallique et des réserves prouvées et probables publiées incluant  3,09 millions  de tonnes de zinc et 800 000 tonnes de cuivre en 2023.

Le groupe chinois Zijin Mining, propriétaire de Bisha via Bisha Mining Share Company, présente la mine comme le principal projet producteur de zinc en Érythrée, avec une capacité de traitement d’environ 2 à  2,    4 million  s    de tonnes de minerai par an, et indique qu’en 2024 ont débuté le décapage et les travaux d’infrastructure de la nouvelle fosse à ciel ouvert d’Hambok, pour un démarrage d’extraction prévu au premier trimestre 2026.

Autour de la capitale, le projet Asmara consolide davantage ce socle polymétallique.

Le projet Asmara est décrit comme un projet polymétallique en phase avancée, intégrant plusieurs gisements proches d’Asmara, avec une usine de flottation initialement dimensionnée à environ 1,5 à   2 million s  de tonnes de minerai par an, pouvant évoluer selon les phases de développement.

Des études techniques indiquent que l’ensemble du complexe Asmara agrège six gisements VMS de cuivre, zinc, or et argent, structurés dans une société dédiée avec la participation de l’Eritrean National Mining Corporation (ENAMCO), ce qui en fait un second pilier du secteur après Bisha.

Cette concentration de valeur sur quelques actifs explique pourquoi chaque décision d’extension de capacité ou de changement d’actionnariat se traduit directement en inflexions pour les perspectives du secteur.

Colluli : la potasse comme pari macroéconomique de long terme

Au-delà des métaux de base, la montée en puissance du secteur se joue aussi sur les engrais, via le projet de potasse Colluli, dans la dépression de Danakil.

La société australienne Danakali a finalisé en 2023 la cession de sa participation de   50 %   dans Colluli Mining Share Company, qui détient le projet Colluli, à un groupe chinois de BTP et d’infrastructures, mettant fin à treize années de développement conjoint avec ENAMCO.

Une radio diaspora relayant des éléments du partenariat a présenté Colluli comme un projet susceptible de générer à terme jusqu’à   50 %   des recettes en devises du pays et une durée de vie minière envisagée de plus de 200 ans, ce qui alimente la perception d’un “actif macroéconomique” plus qu’un simple gisement.

Des analyses spécialisées sur la politique minière indiquent que Colluli, structuré initialement comme une coentreprise à parité entre Danakali et ENAMCO, s’inscrit dans une stratégie où l’État conserve des participations significatives dans les projets, combinant recherche de capitaux étrangers et contrôle souverain sur les revenus stratégiques.

Combiné aux métaux de base de Bisha et Asmara, ce pari sur la potasse pourrait, si les phases industrielles se concrétisent effectivement, transformer un secteur aujourd’hui concentré en véritable colonne vertébrale de la balance des paiements.

Ratio risque–rendement : centralité de l’État et prudence des capitaux

La montée en puissance du secteur ne peut être dissociée de la configuration politique érythréenne, caractérisée par un contrôle étroit de l’économie, un système de conscription prolongée et des critiques récurrentes sur les droits humains.

Un rapport de 2024 sur la situation des droits humains décrit un service national obligatoire souvent prolongé au-delà des 18 mois prévus par la loi et fait état de violations graves, ce qui nourrit les préoccupations ESG de nombreux investisseurs institutionnels.

Des études consacrées à la politique minière érythréenne rappellent que plus de 30 compagnies minières et d’exploration internationales se sont succédé à partir du milieu des années 1990, avant que plusieurs groupes occidentaux se retirent dans la seconde moitié des années 2010, en partie en raison des sanctions internationales antérieures et de controverses sur les conditions de travail.

Une procédure civile intentée au Canada contre l’ancienne société opératrice de Bisha a allégué des faits de travail forcé et de complicité de violations graves des droits humains, alimentant la pression juridique et réputationnelle autour de la participation à des projets miniers en Érythrée.

Ces signaux mis bout à bout contribuent à une segmentation des investisseurs, où les groupes prêts à opérer dans un environnement politique fermé — souvent asiatiques ou issus d’économies émergentes — prennent le relais d’acteurs occidentaux plus contraints par leurs engagements ESG. La montée en puissance de groupes comme Zijin sur Bisha illustre ce basculement des flux de capitaux vers des opérateurs moins sensibles aux campagnes de plaidoyer occidentales.

Pour les autorités érythréennes, cette situation a un double effet : elle préserve la capacité de lever des capitaux pour les projets stratégiques, mais réduit la diversification des partenaires, ce qui concentre le risque géopolitique et de marché sur un petit nombre d’acteurs.

Infrastructures, énergie et effets d’entraînement économiques

Un enjeu majeur pour la prochaine phase de croissance est la capacité du secteur minier à tirer vers le haut les infrastructures – énergie, routes, logistique – et à se connecter à un tissu de fournisseurs locaux.

Des travaux de synthèse sur les retombées économiques suggèrent que les grandes coentreprises minières, en particulier autour de Bisha, ont contribué au financement d’infrastructures de transport et d’énergie ainsi qu’à des transferts fiscaux vers l’État, même si la transparence détaillée sur l’affectation de ces revenus reste limitée.

Le rapport de résultats 2024 des Nations unies en Érythrée met en avant des investissements publics dans les routes, l’électricité et les services sociaux dans le cadre du modèle de développement autocentré du pays, mais souligne que la soutenabilité de ces efforts dépend de sources stables de recettes, dont les revenus miniers constituent un pilier croissant.

Cette articulation mines–infrastructures est également visible dans la façon dont les projets énergétiques sont présentés, les autorités cherchant à sécuriser une alimentation électrique plus fiable pour les centres urbains et les zones industrielles afin d’ancrer davantage de valeur ajoutée dans le pays.

Quelle trajectoire pour les dix prochaines années ?

En agrégeant ces éléments, plusieurs scénarios se dessinent pour la trajectoire du secteur minier érythréen au cours de la prochaine décennie.

Si l’extension de Bisha via la fosse d’Hambok se déroule comme prévu et que les réserves polymétalliques sont exploitées dans la durée, la mine devrait rester un contributeur central aux recettes d’exportation au-delà de 2026, même avec un profil de production progressivement plus tourné vers le zinc et moins vers l’or. La mise en production graduelle du complexe Asmara, avec un passage de 2 à 4 millions de tonnes traitées annuellement dans sa configuration cible, offrirait un deuxième flux significatif de cuivre et de zinc.

La capacité de Colluli à devenir le socle d’un pôle potassique d’envergure dépendra de la concrétisation des investissements industriels annoncés par les nouveaux actionnaires et de la capacité à sécuriser des contrats d’off-take sur plusieurs décennies pour valoriser une ressource présentée comme exploitable pendant plus de 200 ans. Les analyses sectorielles soulignent que l’équation des prochaines années repose autant sur la gouvernance – respect des normes de travail, partage fiscal, transparence – que sur la géologie, les investisseurs institutionnels intégrant de plus en plus ces paramètres dans leur décision.

Un changement mesurable dans la politique de conscription, une amélioration vérifiable de la transparence des revenus miniers ou l’entrée de nouveaux partenaires multilatéraux sur le financement des infrastructures liées aux mines constitueraient des signaux forts validant une trajectoire de montée en puissance maîtrisée. À l’inverse, un durcissement supplémentaire du cadre politique ou de nouveaux contentieux internationaux liés aux conditions de travail fragiliseraient la capacité du pays à convertir son potentiel minier en croissance inclusive.

À retenir

  • Le socle de la montée en puissance repose sur quelques projets polymétalliques (Bisha, Asmara) et un pari potassique de très long terme à Colluli.
  • L’État reste au cœur du dispositif via ENAMCO, avec des coentreprises qui combinent capitaux étrangers et contrôle souverain sur les flux de devises.
  • La configuration politique – conscription prolongée, critiques en matière de droits humains – oriente progressivement les capitaux vers des opérateurs moins contraints par les standards ESG occidentaux.
  • Les effets d’entraînement sur les infrastructures et l’économie locale dépendent de la capacité à lier contrats miniers, investissements publics et transparence des revenus.
  • La prochaine décennie sera arbitrée par la gouvernance : amélioration du cadre social et fiscal ou multiplication des contentieux pèseront directement sur le coût du capital et le rythme des développements.
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