Alors que Madagascar reste un grand exportateur de produits de la mer mais voit sa consommation de poisson baisser, la pisciculture d’eau douce — étangs, rizi-pisciculture et tilapia coopératif — s’impose comme un pivot discret de l’économie bleue pour renforcer la résilience des ménages …
La question centrale est la suivante : dans une économie bleue longtemps structurée par la crevette et l’export, la pisciculture d’eau douce peut‑elle devenir un véritable amortisseur de chocs pour les communautés malgaches ?
“La pisciculture familiale est l’un des rares leviers qui permet à la fois de sécuriser des protéines animales, de lisser les revenus et de diversifier les risques des petits producteurs ruraux.” — Chercheurs du projet PADM, étude sur l’aquaculture à Madagascar, Sustainability
De l’économie bleue malgache à la marge de manœuvre de la pisciculture
Le diagnostic environnemental pays de la Banque mondiale souligne que Madagascar dispose de l’une des plus vastes zones économiques exclusives de l’océan Indien et d’un linéaire côtier parmi les plus longs d’Afrique, avec des écosystèmes marins riches (mangroves, récifs coralliens, herbiers) qui soutiennent des secteurs clés comme la pêche, l’aquaculture et le transport maritime. Dans ce cadre, la Banque mondiale rappelle que la pêche représente une part significative du produit intérieur brut et des exportations malgaches, faisant des ressources halieutiques un pilier de l’économie et de l’emploi côtier, mais déjà exposé au changement climatique et à la surexploitation. Cette structuration historique par la pêche de capture place la pisciculture d’eau douce dans une position encore périphérique, mais à fort potentiel de résilience.
La même analyse met en avant la nécessité d’une approche d’économie bleue intégrée : planification spatiale marine, stratégie nationale de l’économie bleue, amélioration du cadre d’investissement et des incitations pour les secteurs émergents comme l’aquaculture. Un état des lieux de la FAO sur le potentiel de croissance de l’aquaculture à Madagascar relève de son côté que si la production aquacole nationale a progressé sur le long terme, la pisciculture reste dominée en volume par des produits marins d’exportation et par les algues, ce qui limite les retombées directes pour la sécurité alimentaire intérieure. Ensemble, ces constats déplacent l’attention vers la pisciculture continentale comme maillon sous‑exploité de l’économie bleue, capable de parler directement au revenu et à l’assiette des ménages ruraux.
Une consommation de poisson en recul, malgré un pays halieutique
Selon une fiche WAPI de la FAO publiée en 2024, la production aquacole de Madagascar est passée d’environ 7 980 tonnes en 2000 à 16 396 tonnes en 2021, mais la part de l’aquaculture dans la production halieutique totale reste modeste et a même reculé en proportion ces dernières années. La même source indique que la consommation apparente de poisson et de produits de la mer par habitant a reculé sur deux décennies, passant d’environ 6 à 8 kg à la fin des années 1990 à près de 4 kg en 2019, plaçant Madagascar parmi les plus faibles consommateurs de poisson en Afrique. Cette baisse de consommation dans un pays à vocation halieutique signale un décalage entre l’exportation de valeur et la sécurité alimentaire nationale.
La FAO relève par ailleurs que les exportations de produits aquatiques de Madagascar ont crû en valeur entre 2000 et 2021, principalement tirées par les thonidés et les crevettes, avec une progression des recettes accompagnée d’une hausse parallèle des importations de produits de la mer. Une étude académique publiée en 2023 dans la revue Sustainability rappelle que, malgré ce poids macroéconomique, Madagascar reste confronté à une pauvreté multidimensionnelle élevée, touchant une large majorité de la population, ce qui limite l’accès des ménages pauvres aux protéines animales. Ce double mouvement — montée en gamme exportatrice, stagnation voire recul de la consommation locale de poisson — renforce l’intérêt d’une pisciculture tournée vers les marchés intérieurs et les circuits courts.
Pisciculture d’eau douce : un levier direct sur revenus et sécurité alimentaire
L’étude consacrée à l’aquaculture d’eau douce à petite échelle en milieu rural malgache met en lumière l’importance de ce segment pour le revenu et la sécurité alimentaire des ménages : les fermes piscicoles étudiées, souvent adossées à des systèmes intégrés (rizi‑pisciculture, élevage, cultures), contribuent de façon significative au revenu annuel lorsque les producteurs ont accès à des services d’appui et à des intrants. Les auteurs montrent notamment que l’appartenance à une coopérative permet, en moyenne, de multiplier par plus de 2 le revenu tiré de la pisciculture par rapport aux producteurs isolés, via la mutualisation des achats, la sécurisation des débouchés et l’accompagnement technique dans la conduite de l’élevage. Cette corrélation renforce l’idée que la structuration collective est un déterminant majeur de la résilience des petits pisciculteurs.
La même recherche souligne que les systèmes de polyculture — par exemple l’association du tilapia du Nil et de la carpe commune dans les étangs — génèrent en moyenne une hausse sensible des revenus piscicoles par rapport à la monoculture, en exploitant mieux la colonne d’eau et en diversifiant les niches trophiques. Les ménages pisciculteurs étudiés présentent aussi des indicateurs de sécurité alimentaire et de diversité alimentaire plus favorables, avec un lien positif entre consommation de poisson issu de la ferme, niveau d’éducation, rôle des femmes dans les décisions et probabilité d’être en situation de sécurité alimentaire. La pisciculture familiale apparaît ainsi non seulement comme une source de cash‑flow complémentaire, mais aussi comme un filet de sécurité nutritionnel dans les périodes de tension sur les cultures vivrières.
Une politique publique qui commence à intégrer la pisciculture dans l’économie bleue
Sur le plan des politiques, l’étude rappelle que le gouvernement malgache a inscrit l’aquaculture dans plusieurs cadres stratégiques, dont une lettre de politique bleue, le Programme sectoriel Agriculture, Élevage, Pêche (PSAEP) et surtout une Stratégie nationale de l’aquaculture pour la période 2021–2030, qui met l’accent sur le développement de l’aquaculture continentale pour soutenir les revenus ruraux et la sécurité alimentaire. De son côté, la Banque mondiale décrit la création d’un ministère en charge de la Pêche et de l’Économie bleue, ainsi que la préparation d’une stratégie nationale de l’économie bleue et de plans de planification spatiale marine, comme des jalons clés pour orienter les investissements vers des secteurs résilients et sobres en carbone, dont la pisciculture. Cette reconnaissance institutionnelle de la place de l’aquaculture dans l’économie bleue offre une fenêtre d’opportunité pour arrimer la pisciculture d’eau douce aux instruments de financement et de régulation maritimes.
La FAO insiste toutefois sur le fait que la production aquacole hors algues a diminué depuis le milieu des années 2010, ce qui implique que l’essor de la pisciculture rurale n’a pas encore compensé les replis observés sur certains segments commerciaux ou industriels. La Banque mondiale pointe également les risques de concurrence spatiale entre aquaculture et écosystèmes côtiers sensibles, en particulier les mangroves, déjà sous pression de déforestation et de conversion à d’autres usages. Pour que la pisciculture soit réellement résiliente, sa montée en puissance devra donc s’articuler avec la protection des écosystèmes et éviter la reproduction des trajectoires extractives observées dans certaines filières crevettières.
Résilience climatique et défis de passage à l’échelle
Les travaux du Groupe Banque mondiale sur climat et pêches indiquent que, à l’échelle continentale, Madagascar pourrait être moins affecté que d’autres pays africains en termes de baisse de rendement halieutique global, tout en restant très exposé à des phénomènes côtiers extrêmes qui limitent les jours de sortie en mer des pêcheurs artisanaux. Dans les régions intérieures étudiées par le projet PADM, la pisciculture d’étangs et la rizi‑pisciculture offrent une forme de diversification par rapport aux cultures pluviales, en mobilisant des espèces à chaîne alimentaire courte comme la carpe et le tilapia, moins dépendantes d’aliments composés importés. Cette combinaison de moindre exposition directe aux tempêtes et d’intégration aux systèmes agropastoraux renforce le rôle de la pisciculture comme actif de résilience climatique des ménages.
L’étude souligne néanmoins plusieurs contraintes majeures au passage à l’échelle : accès limité aux alevins de qualité, faiblesse des services de vulgarisation, déficit de formation technique, et inégalités de genre et de richesse qui conditionnent la capacité à investir dans des étangs ou des pratiques intégrées. Pour la FAO, la faiblesse des systèmes nationaux de statistiques aquacoles et l’insuffisance des capacités de suivi rendent également difficile le pilotage de politiques fondées sur des données, alors même que Madagascar fait partie des quelques pays africains qui ont réussi à déclarer régulièrement leurs données d’aquaculture sur une période récente. La capacité de la pisciculture à jouer un rôle macro‑économique visible dans l’économie bleue dépendra de la réponse à ces verrous de productivité, de gouvernance et de connaissance.
À suivre : quels signaux pour juger du tournant piscicole de l’économie bleue malgache ?
Les scénarios de la FAO montrent que, pour répondre à la demande alimentaire future sans dégrader davantage les stocks de capture, la production aquacole hors algues de Madagascar devrait être multipliée à moyen terme, avec une progression marquée de la pisciculture. Les résultats empiriques de l’étude sur la pisciculture rurale suggèrent que l’essor des coopératives, des systèmes intégrés et des services de vulgarisation peut traduire cette ambition en gains réels de revenu et de sécurité alimentaire pour les ménages. Les signaux clés à surveiller seront la mise en œuvre effective de la stratégie nationale d’aquaculture, l’accès des petits producteurs aux financements de l’économie bleue, et la capacité des autorités à protéger les écosystèmes tout en levant les contraintes d’input et de marché de la pisciculture d’eau douce.
- À retenir
- La structure actuelle de l’économie bleue malgache privilégie l’export de produits marins, tandis que la consommation domestique de poisson par habitant a reculé sur deux décennies.
- La pisciculture d’eau douce à petite échelle améliore à la fois les revenus et la sécurité alimentaire des ménages ruraux, surtout lorsqu’elle est organisée en coopératives et intégrée aux systèmes agropastoraux.
- Les pouvoirs publics ont commencé à ancrer l’aquaculture dans les stratégies d’économie bleue et d’investissement agricole, mais la production aquacole hors algues reste en retrait par rapport à son potentiel.
- Les principaux défis portent sur l’accès aux intrants, les services de vulgarisation, les inégalités d’accès au capital et la compatibilité avec la protection des écosystèmes comme les mangroves.
- La capacité de la pisciculture à devenir un pilier de résilience dépendra de la concrétisation des stratégies nationales et de la diffusion de modèles productifs basés sur l’organisation collective et la durabilité.





