Depuis sa sortie des listes grises du GAFI et de l’UE, Maurice a transformé son centre financier en moteur de croissance: les services financiers représentent environ 14 % du PIB et le Global Business plus de 8 %, tout en restant sous pression réglementaire et concurrentielle.
Un moteur de croissance devenu central
Les données publiées par la Financial Services Commission (FSC) et reprises par le département d’État américain indiquent qu’en 2023, les activités financières et d’assurance représentaient près de 14 % du PIB mauricien. Dans son rapport annuel, la FSC souligne que le secteur des services financiers est devenu l’un des principaux piliers de l’économie, avec une contribution au PIB de 13,5 % et un taux de croissance estimé à 3,9 % pour l’année 2023. Cette montée en puissance confirme que le centre financier international mauricien n’est plus un simple relais de diversification, mais un véritable vecteur de croissance à part entière.
Pour les décideurs mauriciens, l’enjeu n’est plus de démontrer l’existence du pôle financier, mais de savoir comment l’utiliser comme levier de montée en gamme, d’intégration africaine et de résilience face aux chocs externes.
“Nous voulons consolider la place de Maurice comme centre financier international de référence, tout en répondant aux attentes croissantes en matière de transparence et de lutte contre les crimes financiers.” — Extrait du positionnement officiel du Mauritius International Financial Centre, mauritiusifc.mu
Du centre offshore à la plateforme africaine régulée
Le Mauritius International Financial Centre rappelle qu’au cours des quatre dernières années, les services financiers transfrontaliers ont affiché un taux de croissance supérieur à 4,5 % par an et emploient plus de 9 900 professionnels. La FSC estime que les services financiers représentent désormais un pilier au même titre que le tourisme et les TIC, ce qui marque une rupture avec le modèle centré sur l’industrie sucrière et le textile des décennies précédentes. Le cœur de ce modèle reste le Global Business, qui fait de Maurice une plateforme structurante pour l’investissement vers l’Afrique et l’Asie.
Selon les autorités mauriciennes, le seul segment du Global Business contribue à environ 8,4 % de l’économie (prévisions 2022), en agrégant les sociétés à licence globale et les services qu’elles achètent localement. L’hebdomadaire mauricien L’Express rapporte que le secteur des services financiers employait 10 473 personnes en 2023, dont près de la moitié dans le Global Business, soit un ancrage significatif dans l’emploi qualifié local. Pris ensemble, ces éléments illustrent comment le centre financier est devenu une base industrielle de services, et non plus seulement une “boîte aux lettres” fiscale.
Un secteur non bancaire en expansion rapide
La FSC observe que les actifs totaux des services financiers non bancaires (hors sociétés de Global Business et assureurs) ont progressé de 12 % pour atteindre 78,4 milliards de roupies mauriciennes en 2023, signe d’une profondeur croissante des activités de gestion d’actifs, de leasing, de financement spécialisé et d’autres services régulés. Sur la même période 2023-2024, le régulateur a délivré 1 237 nouvelles licences Global Business, contre 1 087 l’année précédente, ce qui traduit une dynamique soutenue malgré un contexte international plus exigeant. Pour les banques et les gestionnaires d’actifs présents à Maurice, ces chiffres dessinent un pipeline solide de flux et de commissions récurrents.
Du point de vue macroéconomique, la Banque de Maurice relève que la contribution des services financiers à la croissance reste l’une des plus robustes parmi les secteurs non liés au tourisme, ce qui limite la volatilité du cycle économique mauricien face aux chocs sur les arrivées de visiteurs ou les chaînes de valeur manufacturières.
Réputation, conformité et pression concurrentielle
Après son inscription sur la liste grise du GAFI en 2020, Maurice a mis en œuvre un plan d’action accéléré, ce qui lui a permis d’être retirée de la liste des juridictions sous surveillance renforcée et, par ricochet, de sortir de la liste noire de l’Union européenne, renforçant sa position de juridiction “compliant”. Le GAFI a confirmé en 2021 la sortie de Maurice de la liste grise après vérification sur le terrain, actant la mise à niveau du dispositif anti-blanchiment et financement du terrorisme. Cette normalisation a levé un risque systémique pour le centre financier, notamment l’accès au correspondant banking et la crédibilité auprès des investisseurs institutionnels.
Dans un rapport d’évaluation de 2025, la Banque africaine de développement souligne toutefois que la montée en gamme du centre financier impose un renforcement continu des capacités de supervision et d’enquête, raison pour laquelle un projet d’assistance technique TacFiC est déployé pour consolider la lutte contre les crimes financiers. Maurice a d’ailleurs créé la Financial Crimes Commission en 2024 afin de regrouper plusieurs agences et d’améliorer la cohérence de la réponse nationale contre la corruption et le blanchiment. Ces évolutions montrent que la compétitivité du centre financier repose autant sur la conformité que sur la fiscalité.
Face à lui, Maurice affronte une concurrence plus agressive : d’autres centres africains comme Kigali International Financial Centre ou Casablanca Finance City, mais aussi des juridictions de l’océan Indien telles que les Seychelles, cherchent à capter une partie des flux de Global Business et des nouveaux véhicules d’investissement à impact.
De la rente fiscale à la création de valeur régionale
Le positionnement officiel du Mauritius IFC insiste désormais moins sur les seuls avantages fiscaux et davantage sur la combinaison de traités de non-double imposition, de protection des investissements, d’un cadre juridique hybride civil/common law et d’une main-d’œuvre multilingue. Dans un rapport technique de 2025, le FMI rappelle que les sociétés de Global Business sont devenues “intégrales” à l’économie mauricienne, au point de nécessiter une révision fine de leur traitement statistique dans les comptes nationaux et la balance des paiements. Pris ensemble, ces éléments signalent une transformation progressive du modèle : du simple “conduit” fiscal vers une plateforme de services à plus forte valeur ajoutée pour l’investissement africain.
Pour les investisseurs africains, le centre financier mauricien offre trois atouts stratégiques : une profondeur croissante des services (banque privée, fonds, dette privée, fintech régulée), une stabilité macro et réglementaire supérieure à la moyenne régionale, et une capacité à structurer des opérations multijuridictionnelles avec un coût de transaction encore compétitif.
Les angles morts à surveiller
Derrière ces forces, plusieurs fragilités demeurent :
- une forte dépendance aux flux internationaux de Global Business, qui expose le pays aux changements de règles de source dans les grandes économies et à la renégociation de traités fiscaux ;
- une pression croissante des normes internationales (OCDE, GAFI) qui réduit les marges de manœuvre sur la fiscalité préférentielle ;
- une concurrence accrue d’autres hubs africains et de juridictions asiatiques prêtes à ajuster rapidement leurs offres réglementaires.
La Banque de Maurice notait déjà en 2023 que les efforts pour consolider le statut d’International Financial Centre de réputation de Maurice devaient s’accompagner d’une diversification des moteurs de croissance internes afin de limiter les risques de concentration.
À suivre : la prochaine phase de montée en gamme
Avec une contribution des services financiers à environ 13,5 % du PIB et un secteur non bancaire dont les actifs croissent à deux chiffres, la trajectoire actuelle fait du centre financier le principal vecteur de croissance hors tourisme. Dans ce contexte, les prochaines étapes – déploiement d’outils de finance durable, intégration des fintech régulées et attractivité pour les gestionnaires africains – détermineront si Maurice peut rester en tête du peloton africain des centres financiers. Ce diagnostic serait invalidé par un retour durable d’inquiétudes sur la conformité (réinscription sur des listes grises) ou par une érosion rapide du pipeline de licences Global Business ; il serait au contraire conforté si, dans les deux à trois prochaines années, les autorités parviennent à maintenir la croissance du secteur autour des niveaux récents tout en consolidant la perception de transparence et de substance locale.





