La bulle crypto vietnamienne est en train d’éclater, avec une chute brutale des cours et un assèchement du financement qui frappent de plein fouet les startups locales, provoquant faillites, licenciements et gel de nombreux projets Web3. Ce retournement marque la fin d’une phase d’euphorie spéculative et ouvre un moment de vérité pour l’écosystème blockchain du pays, pourtant l’un des plus dynamiques au monde.
Un pays champion de la crypto
Le Vietnam s’est hissé en quelques années parmi les premiers pays au monde pour l’adoption des actifs numériques, avec des dizaines de millions de portefeuilles créés sur des plateformes internationales comme Binance ou Bybit. Selon des analyses de marché, le pays comptait autour de 17 à 21 millions d’investisseurs en crypto, plaçant Hanoï au même niveau que de grands marchés comme l’Inde ou les États-Unis en termes d’usage relatif.
Cette montée en puissance s’explique par une population jeune, ultra-connectée (près de 80% d’accès à internet), et par un fort appétit pour les nouvelles formes d’investissement, dans un contexte de rendement faible des placements traditionnels. Les premiers succès vietnamiens dans le Web3 – comme les projets de jeux et de DeFi – ont entretenu l’idée d’un eldorado digital où il était possible de multiplier sa mise par dix en quelques mois.
De l’euphorie à l’éclatement de la bulle
La bulle s’est alimentée par la flambée du bitcoin, dont le cours a culminé à plus de 126 000 dollars en octobre avant de perdre près de la moitié de sa valeur, entraînant dans sa chute la plupart des autres cryptomonnaies. Cette correction violente a agi comme un révélateur : projets fragiles, modèles économiques bancals, dépendance au financement spéculatif, tout ce qui tenait à peine debout s’est effondré en quelques mois.
Les startups vietnamiennes positionnées sur la DeFi, les NFT ou le lending crypto ont été particulièrement touchées, car elles reposaient sur des promesses de rendements élevés, parfois jusqu’à 400 ou 500%, impossibles à tenir dans un marché baissier. Les investisseurs particuliers, nombreux à s’être endettés ou à avoir mobilisé leur épargne pour « ne pas rater le train », se retrouvent massivement en perte, avec environ 55% d’entre eux ayant enregistré des pertes l’an dernier.
Startups sous pression : faillites, licenciements et pivots
Sur le terrain, la fin de la fête se traduit par un vaste mouvement de consolidation et de casse sociale. De nombreuses jeunes pousses ont tout simplement mis la clé sous la porte, incapables d’assurer leur trésorerie après l’évaporation des volumes de trading et la fuite des investisseurs.
Même les acteurs plus solides doivent s’adapter en urgence : le fondateur de la startup Ninety Eight explique ainsi avoir réduit ses effectifs d’environ un tiers par rapport à l’an dernier, tout en annonçant d’autres restructurations à venir. D’autres équipes choisissent de se mettre en mode survie, en réduisant leurs coûts opérationnels au minimum, en gelant les recrutements et en reportant le lancement de nouvelles fonctionnalités.
Un financement en panne sèche
Le retournement du marché mondial a eu un effet domino sur le financement des projets crypto vietnamiens. Là où les levées de fonds s’enchaînent en 2021–2023, souvent sur la simple promesse d’un « token » à venir, les investisseurs exigent désormais des preuves d’adoption réelle, de revenus et de gouvernance sérieuse.
Plusieurs fondateurs témoignent de la difficulté croissante à convaincre les fonds, notamment étrangers, qui se montrent désormais beaucoup plus prudents, après avoir été attirés par des promesses de rendements à trois chiffres. Les tours de table se réduisent, se fragmentent, et sont parfois purement abandonnés, ce qui bloque de nombreux projets encore au stade de MVP ou de bêta.
Un cadre réglementaire en mutation
Paradoxalement, cette crise intervient alors que le gouvernement vietnamien commence à sortir de la zone grise réglementaire dans laquelle évoluait la crypto. Longtemps, l’État s’est contenté de rappeler que les crypto-monnaies n’étaient pas une monnaie légale, tout en laissant prospérer à la fois les projets innovants et les arnaques massives, comme certains schémas de Ponzi ayant détourné plusieurs centaines de millions de dollars.
Depuis 2025, la donne change avec la promulgation de la loi sur l’industrie des technologies numériques, qui reconnaît les actifs numériques comme une forme de propriété, met en place un système de licences pour les plateformes d’échange et prévoit des incitations fiscales pour les startups blockchain. En parallèle, un programme pilote de cinq ans doit permettre de tester un nombre limité de plateformes autorisées, principalement adossées à des banques ou institutions financières disposant d’un capital minimum très élevé, ce qui exclut de facto la plupart des jeunes startup.
Des victimes, mais aussi des survivants
Dans ce « crash test » grandeur nature, toutes les startups ne sont pas condamnées. Les projets offrant une vraie utilité – solutions de paiement transfrontalier, applications de finance décentralisée répondant à des besoins locaux, tokenisation d’actifs réels – ont encore des cartes à jouer, surtout s’ils peuvent démontrer des revenus récurrents et une base d’utilisateurs fidèle.
Plusieurs acteurs de l’écosystème estiment même que cette purge était inévitable et, à terme, salutaire : elle élimine les projets opportunistes et spéculatifs, oblige les fondateurs à professionnaliser la gestion et pousse l’industrie à se rapprocher des standards de la finance traditionnelle. Dans cette optique, la loi sur l’industrie numérique, malgré ses contraintes, pourrait servir de socle à une nouvelle génération de champions vietnamien du Web3, mieux capitalisés et plus transparents.
Ce que vivent les investisseurs particuliers
Pour les particuliers, la fin de la bulle a un goût amer. Des millions de Vietnamiens avaient misé sur la crypto comme raccourci vers la prospérité, souvent sans réelle stratégie de gestion du risque, en suivant des conseils d’influenceurs ou des groupes sur les réseaux sociaux.
La chute des cours a provoqué un choc psychologique : pertes importantes, tensions familiales, sentiment d’avoir été trompé par des promesses irréalistes. Sur les forums et dans les cafés cryptos de Ho Chi Minh Ville ou de Hanoï, le ton a changé, passant du triomphalisme à la recherche de boucs émissaires – plateformes, fondateurs, État – accusés de ne pas avoir protégé suffisamment les petits porteurs.
Pistes de réflexion pour les fondateurs et investisseurs
Pour les fondateurs vietnamiens encore debout, la priorité est double : survivre à la tempête et préparer le cycle suivant. Cela passe par une réduction drastique du burn rate, une transparence accrue vis-à-vis des communautés et une diversification des sources de revenus au-delà du seul trading ou des frais de transaction.
Pour les investisseurs, locaux comme étrangers, cette crise peut devenir une opportunité de se repositionner sur des projets plus matures, avec des valorisations redevenues raisonnables et un cadre juridique plus lisible. Dans un pays qui reste l’un des plus prometteurs au monde pour le Web3, l’éclatement de la bulle n’est peut-être pas la fin de l’histoire, mais le début d’un nouvel épisode, moins flamboyant, plus exigeant – et potentiellement plus durable.






