Le nouveau câble Blue‑Raman financé par l’Union européenne promet de connecter directement Djibouti, la Somalie, le Kenya et la Tanzanie au corridor numérique Europe–Moyen‑Orient–Inde. Que signifie concrètement cette extension pour les opérateurs télécoms, les régulateurs et les investisseurs de la Communauté d’Afrique de l’Est (CAE) ?
“L’extension du câble Blue‑Raman améliorera la connectivité Internet, réduira les coûts de bande passante et renforcera l’économie numérique de la CAE.” — William Ruto, Président du Kenya, The Exchange Africa
Un projet Blue‑Raman désormais ancré dans l’agenda Global Gateway
Le président kényan William Ruto a annoncé à Bruxelles que l’Union européenne s’engageait à financer l’extension du câble sous‑marin Blue‑Raman pour relier Djibouti, la Somalie, le Kenya et la Tanzanie, avec un appui présenté comme un investissement structurant pour la connectivité régionale. Les autorités kényanes précisent que ce soutien européen s’inscrit dans un paquet plus large d’investissements en faveur de la transformation numérique et de l’expansion des infrastructures de câbles sous‑marins au profit de la CAE. Cet arrimage explicite au partenariat UE‑Kenya fait de Blue‑Raman l’un des symboles de la stratégie Global Gateway dans le numérique.
Le système Blue‑Raman, dévoilé en 2021 et porté par Google avec la participation de Sparkle et d’autres opérateurs, est un réseau de câbles reposant sur un modèle d’accès ouvert, conçu pour accroître la concurrence entre fournisseurs d’accès tout en reliant l’Europe à l’Inde via le Moyen‑Orient et la façade orientale de l’Afrique. La fiche de projet de la Banque européenne d’investissement décrit Blue‑Raman comme un système de câble à fibre optique d’environ 12 700 kilomètres reliant l’Europe à l’Inde, traversant le Moyen‑Orient et comportant une branche d’atterrissement sur la côte est de l’Afrique. Cette double lecture, politique et financière, ancre le projet dans une logique de corridor stratégique plutôt que de simple mise à niveau technique.
La Commission européenne présente Blue‑Raman comme l’ossature du corridor numérique UE‑Afrique‑Inde, en soulignant que l’intervention publique doit fournir une connectivité diversifiée et sécurisée entre l’Europe, Djibouti comme hub d’Afrique de l’Est et l’Inde, avec une priorité donnée aux usages de recherche et d’éducation. Cette orientation vers des usages institutionnels n’empêche pas que les opérateurs commerciaux bénéficieront indirectement de capacités internationales supplémentaires.
Pourquoi la CAE a besoin d’un nouveau câble international
Les pannes successives ayant affecté les systèmes PEACE, EASSy et SEACOM le long de la côte est africaine, dont un incident majeur en mars 2025 sur le câble PEACE, ont rappelé aux autorités de la région le coût macro‑économique d’une dépendance à quelques routes de connectivité internationales concentrées. Le système EASSy relie déjà plusieurs points d’atterrissement en Afrique de l’Est, de Port‑Soudan à Mombasa puis à Dar es Salaam, mais son intégration dans des faisceaux qui passent par le détroit de Bab el‑Mandeb et la mer Rouge expose l’ensemble à des risques géopolitiques et sécuritaires accrus. Dans ce contexte, un nouveau tracé qui contourne certains goulets d’étranglement et multiplie les points d’atterrissement apparaît comme une assurance‑vie pour les opérateurs de la CAE.
Les défaillances récentes ont entraîné des dégradations de service en cascade pour les banques, les plateformes de paiement mobile, les entreprises d’externalisation et les administrations, montrant que la résilience des câbles sous‑marins est devenue une question de continuité économique autant que de qualité de service. Des acteurs d’infrastructures de centres de données en Afrique de l’Est soulignent que la croissance des data centers et du cloud dans la région repose sur la disponibilité de multiples routes internationales, les hubs comme Mombasa ou Djibouti cumulant déjà plusieurs câbles mais restant vulnérables à des incidents simultanés. L’enjeu pour les régulateurs télécoms de la CAE n’est donc plus seulement d’obtenir plus de capacité, mais de diversifier les corridors physiques et les acteurs qui les contrôlent.
Des données compilées à partir de plateformes de cartographie des câbles indiquent que le Kenya est déjà desservi par plusieurs câbles sous‑marins, avec d’autres atterrissements prévus, tandis que la Tanzanie, Djibouti et la Somalie disposent aussi de plusieurs systèmes mais avec des redondances encore limitées par rapport à la croissance des usages. Dans les matrices de projets du programme d’intégration numérique du Corne de l’Afrique, Blue‑Raman figure déjà comme un projet régional structurant aux côtés d’initiatives de marché numérique et de cybersécurité visant explicitement le Kenya, la Somalie et Djibouti au sein ou en lisière de la CAE. Pour les investisseurs, la convergence entre agendas régionaux africains et financement européen renforce la visibilité du pipeline d’infrastructures.
Baisse des coûts, mais aussi reconfiguration de la concurrence
Le président kényan avance que l’augmentation de la capacité internationale via Blue‑Raman contribuera à réduire les coûts de bande passante pour les opérateurs, un argument appuyé par une étude de fondation spécialisée selon laquelle le doublement de la capacité internationale peut entraîner des baisses significatives des prix de détail du haut débit fixe et mobile. Une analyse récente rappelle que des travaux de recherche estiment qu’un doublement de la capacité internationale peut provoquer une diminution immédiate d’environ 30 % des prix du haut débit fixe et jusqu’à la moitié pour le haut débit mobile, illustrant l’ampleur potentielle de l’effet prix lorsque l’augmentation de capacité est effectivement répercutée sur les marchés de gros puis de détail. Si cet effet se matérialise dans la CAE, il pourrait accélérer l’atteinte des objectifs d’accessibilité fixés par les stratégies numériques régionales.
Le choix d’un modèle d’accès ouvert pour Blue‑Raman, qui permet à différents opérateurs d’acquérir de la capacité sur une base non discriminatoire, est présenté comme un levier majeur pour intensifier la concurrence entre fournisseurs d’accès et opérateurs de gros en Afrique de l’Est. Des accords existants entre Sparkle et des investisseurs spécialisés pour offrir des solutions de fibre virtuelle sur Blue‑Raman démontrent déjà que le système peut servir de base à des arrangements de capacité sophistiqués reliant Mumbai et Djibouti à plusieurs points d’atterrissement européens. Pour les groupes télécoms régionaux, cela ouvre la voie à de nouveaux montages de financement de capacité, en concurrence directe avec les consortiums traditionnels.
Les annonces dans le cadre du partenariat numérique UE‑Kenya mettent en avant l’impact attendu de Blue‑Raman sur l’augmentation de la capacité régionale, la réduction des coûts de bande passante et l’amélioration de la fiabilité des services numériques, avec l’ambition explicite de consolider le rôle du Kenya comme corridor numérique pour l’Afrique de l’Est. Lors d’un événement de haut niveau consacré au Plan Mattei et à Global Gateway, la présidente de la Commission européenne a souligné que l’extension de Blue‑Raman depuis Djibouti vers la Somalie, le Kenya et la Tanzanie permettra de relier l’Afrique de l’Est à de vastes marchés numériques, tout en faisant de cette infrastructure un vecteur de coopération académique et technologique. Cette articulation entre objectifs de développement, d’intégration régionale et de positionnement géopolitique crée aussi pour les opérateurs locaux un cadre de concurrence plus complexe, où la maîtrise des routes internationales devient un enjeu politique.
Souveraineté numérique, risques de dépendance et rôle des acteurs locaux
Les documents de la Commission européenne insistent sur la notion de connectivité “de confiance et sécurisée” le long du corridor UE‑Afrique‑Inde, en soulignant que Blue‑Raman doit offrir une capacité très haut débit destinée en priorité aux réseaux de recherche et d’éducation, dans un cadre de normes européennes de cybersécurité. Une infographie consacrée à l’axe de connectivité numérique d’IMEC décrit Blue‑Raman comme un sous‑système de câble reliant l’Europe à l’Inde avec des atterrissements intermédiaires en Afrique de l’Est, notamment Djibouti, la Somalie, le Kenya et la Tanzanie, dans le cadre d’un corridor digital entre l’UE, l’Afrique et l’Inde. Pour les États de la CAE, la question est de savoir comment concilier cette intégration dans une architecture stratégique européenne avec les ambitions de souveraineté numérique et de contrôle des données.
Des opérateurs de centres de données en Afrique de l’Est soulignent que la croissance fulgurante des usages cloud, du streaming vidéo et des services d’IA régionaux rend inévitable une montée en puissance de nouveaux câbles, mais que la capture de valeur locale dépendra de la capacité des régulateurs et des opérateurs à attirer les points d’échange Internet, les caches de contenu et les infrastructures de cloud à proximité des stations d’atterrissement. Les feuilles de route d’intégration numérique du Corne de l’Afrique répertorient Blue‑Raman parmi plusieurs projets régionaux, aux côtés d’initiatives de marché numérique intégré et de cybersécurité, ce qui suggère que les autorités voient dans ces câbles non pas une fin en soi mais un socle pour construire un marché de services et de données plus intégré. La bataille clé se jouera donc moins sur le tracé du câble que sur la régulation de l’interconnexion et de la localisation des données.
Les observateurs régionaux rappellent que les économies africaines deviennent de plus en plus dépendantes des données et que le contrôle des “autoroutes numériques” par des acteurs extérieurs devient une nouvelle forme d’influence, comparable à celle historiquement exercée via les ports, les routes ou les réseaux électriques. Des analyses du programme Global Gateway soulignent d’ailleurs que l’initiative européenne est souvent lue comme une réponse à d’autres stratégies d’infrastructures globales, ce qui place les pays de la CAE dans une position de carrefour entre plusieurs offres concurrentes de connectivité et de financement. Dans cet environnement, la capacité des opérateurs et des gouvernements de la CAE à négocier des conditions d’accès équitables sera déterminante pour la soutenabilité de long terme. Elle permettra aussi d’encourager la participation de capital local et d’éviter une dépendance excessive à un seul corridor.
À suivre : trois signaux à surveiller pour mesurer l’impact réel de Blue‑Raman
Les promoteurs du projet mettent en avant la résilience accrue qu’apportera Blue‑Raman face aux pannes de câbles existants, la baisse des coûts de bande passante et l’alignement sur les priorités numériques de la CAE. Les annonces d’investissement entre l’UE et le Kenya laissent entendre que ce câble pourrait devenir un pivot des stratégies nationales de “super‑autoroutes” numériques, avec des effets en chaîne sur les politiques de data centers, de cloud souverain et d’administration en ligne. Les prochains arbitrages réglementaires diront si cette promesse se traduit par un partage équilibré des bénéfices entre bailleurs, opérateurs et utilisateurs finaux.
Les signaux à surveiller du côté des investisseurs et des régulateurs seront notamment la manière dont les capacités Blue‑Raman sont intégrées dans les offres de gros existantes, ainsi que l’émergence ou non de nouveaux acteurs de capacité virtuelle régionaux. Ils concernent aussi la négociation d’obligations d’accès ouvert effectives aux stations d’atterrissement et l’articulation du corridor UE‑Afrique‑Inde avec d’autres projets concurrents le long de la côte est africaine.
À retenir
- Blue‑Raman devient le vecteur phare de la stratégie Global Gateway de l’UE vers la CAE, avec une extension financée pour relier Djibouti, la Somalie, le Kenya et la Tanzanie au corridor Europe–Moyen‑Orient–Inde.
- Le câble apporte une nouvelle route de capacité internationale qui répond à la fois au besoin de résilience après les pannes de PEACE, EASSy et SEACOM et à la croissance des usages cloud, IA et vidéo en Afrique de l’Est.
- Le modèle d’accès ouvert et les montages de “fibre virtuelle” associés peuvent intensifier la concurrence sur le marché de gros de la capacité internationale, mais posent aussi la question de la capture de valeur locale.
- La souveraineté numérique de la CAE dépendra de la capacité des États à encadrer l’atterrissement, l’interconnexion et la localisation des données pour éviter une dépendance excessive à un corridor pensé d’abord depuis Bruxelles.
- L’impact réel du projet se mesurera à l’aune de trois indicateurs : la trajectoire des prix de gros, la diversification effective des routes physiques et l’alignement avec les feuilles de route d’intégration numérique régionales.
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