L’Afrique voit émerger plusieurs pôles d’hydrogène vert, mais le trio Maroc – Égypte – Afrique du Sud apparaît aujourd’hui comme le mieux placé pour remporter la course, avec la Namibie en outsider très offensif.
Une nouvelle carte énergétique africaine
L’essor de l’hydrogène vert en Afrique s’inscrit dans la stratégie de décarbonation mondiale, avec l’Union européenne visant 10 millions de tonnes d’importations annuelles d’ici 2030. Dans ce contexte, le continent dispose d’atouts majeurs : ensoleillement, potentiel éolien et vastes espaces disponibles pour des complexes solaires-éoliens couplés à des électrolyseurs.
Une étude H2 Atlas-Africa estime que l’Afrique de l’Ouest pourrait produire jusqu’à 165 000 TWh d’hydrogène vert par an, dont 120 000 TWh à un coût inférieur à 2,50 euros par kilogramme, bien en dessous des coûts actuels européens.
Résultat : l’Afrique se positionne comme futur hub exportateur d’énergie décarbonée vers l’Europe, tout en répondant à ses propres besoins en électricité et en industrie.
Trois grands pôles déjà identifiés
Une analyse sectorielle fait émerger trois grands pôles africains : le corridor Maroc – Mauritanie, l’Égypte et l’Afrique australe autour de l’Afrique du Sud et de la Namibie. Ces pôles combinent ressources naturelles abondantes, accès maritime et volonté politique d’attirer des investissements colossaux dans les énergies renouvelables et l’hydrogène.
En Mauritanie, des groupes comme Chariot et CWP Global portent des projets pouvant atteindre 40 GW de capacités renouvelables pour alimenter des électrolyseurs, sur une zone de près de 22 900 km², pour plusieurs dizaines de milliards de dollars d’investissement. Ces plateformes intégrées (production d’électricité verte, électrolyse, transformation en dérivés comme l’ammoniac) préfigurent des « vallées de l’hydrogène » à vocation exportatrice.
Maroc : un pionnier avec des projets pilotes concrets
Le Maroc se distingue par un cadre stratégique avancé et un premier projet pilote industriel en voie de mise en service dès 2026. Le projet « Power to Hydrogen (PtX) », piloté par Masen et financé à hauteur de 300 millions d’euros par la banque allemande KfW, vise une production de 10 000 tonnes d’hydrogène vert par an dans la région de Guelmim-Oued Noun, via un électrolyseur d’au moins 100 MW alimenté par 200 MW de solaire et d’éolien.
Le Royaume déploie parallèlement le programme « Offre Maroc », destiné à structurer toute la filière de l’hydrogène vert, notamment dans les provinces du Sud, avec six projets confiés à cinq consortiums internationaux pour un investissement global estimé à 319 milliards de dirhams (environ 30,8 milliards d’euros). Cette approche intégrée, combinant planification industrielle, financement extérieur et logique d’exportation, place le Maroc parmi les candidats les plus crédibles au leadership africain.
Égypte : hub industriel et corridor vers l’Europe
L’Égypte s’impose comme un futur hub d’hydrogène vert grâce au canal de Suez, à ses infrastructures portuaires et à son rôle déjà central dans le GNL. De nombreux projets y sont annoncés autour de complexes industriels et portuaires, avec des consortiums internationaux visant la production de dérivés (ammoniac, e-fuels) pour l’exportation.
L’Égypte se positionne aussi sur les futurs corridors d’exportation d’hydrogène vers l’Europe, en lien avec les plans européens de pipelines et d’importations massives d’hydrogène décarboné. Cette combinaison d’industrialisation locale et de connexion aux marchés extérieurs renforce la crédibilité du pays comme pilier de la carte africaine de l’hydrogène.
Afrique du Sud : des pilotes structurants mais un décalage d’exécution
En Afrique du Sud, le Conseil pour la recherche scientifique et industrielle (CSIR) conduit le développement d’une vaste zone de production d’hydrogène vert entre Saldanha et Namakwa, basée sur du dessalement alimenté par des renouvelables et un module d’électrolyse d’1 GW. Ce dispositif pourrait produire entre 72 000 et 88 000 tonnes d’hydrogène vert par an, converti en ammoniac pour l’usage local et l’exportation, avec une mise en service visée à l’horizon 2029.
Le pays dispose déjà de mécanismes financiers dédiés tels que le SA-H2 Fund, appuyé par la Development Bank of South Africa, l’IDC et des bailleurs européens, avec par exemple une promesse de 50 millions d’euros des Pays-Bas et un soutien de la KfW pour les infrastructures. Toutefois, comme sur le reste du continent, le décalage entre annonces et projets opérationnels reste important, beaucoup de dossiers étant encore à des stades préliminaires.
Namibie : l’outsider qui veut devenir centre continental
La Namibie revendique une stratégie offensive de « centre continental d’industrialisation verte » pour l’hydrogène. Portée par le commissaire à l’hydrogène vert James Mnyupe, cette initiative vise à mutualiser les financements internationaux (ONUDI, Fonds vert pour le climat, Climate Parliament, etc.) et à coordonner les projets à l’échelle régionale.
Le pays développe un projet phare d’hydrogène vert évalué à 9,4 milliards de dollars, susceptible de créer environ 15 000 emplois durant la construction et 3 000 emplois permanents, dont 90% destinés à des Namibiens. C’est aussi l’un des rares pays où des projets ont déjà été mis en service : deux installations fonctionnelles, quand plus de 70 projets sur le continent en sont encore au stade d’annonce ou d’étude.
Une alliance politique : l’Africa Green Hydrogen Alliance
Pour peser dans la course mondiale, six pays – Kenya, Afrique du Sud, Namibie, Égypte, Maroc et Mauritanie – ont créé l’Africa Green Hydrogen Alliance. Cette plateforme vise à harmoniser les cadres réglementaires, partager les bonnes pratiques et attirer des capitaux en présentant un front commun face aux grands acheteurs internationaux.
L’alliance ambitionne de faire du continent le principal pôle de développement de l’hydrogène vert, à la fois pour un usage domestique (électricité, engrais, acier vert) et pour l’exportation vers l’Europe et l’Asie. Elle participe ainsi à structurer le débat autour d’une transition juste, qui ne se contente pas de produire pour le Nord mais renforce aussi la sécurité énergétique et industrielle africaine.
Ambitions vs réalité : l’avertissement des experts
Malgré l’afflux d’annonces, un rapport récent souligne que seuls deux projets en Namibie sont réellement entrés en service, alors que 76 projets – surtout en Égypte, au Maroc et en Afrique du Sud – restent au stade d’études ou de promesses politiques. Face à ce fossé entre ambitions et réalité, des organismes comme l’Energy Intelligence Committee recommandent de « lever le pied » sur les mégaprojets, le temps de consolider les cadres juridiques, les marchés et les financements.
Le risque, pour les États africains, serait d’engager massivement des ressources (foncier, eau, infrastructures) dans des projets qui n’atteindraient pas la phase opérationnelle ou ne bénéficieraient pas suffisamment aux économies locales. Les décideurs sont donc appelés à privilégier des projets pilotes bien dimensionnés, des partenariats équilibrés et une montée en puissance progressive.
Quels pôles tiennent la corde ?
Au vu des projets pilotes, des financements sécurisés et des connexions aux marchés européens, le trio Maroc – Égypte – Afrique du Sud, complété par la Namibie, apparaît aujourd’hui comme le noyau dur de la course aux pôles africains d’hydrogène vert.
Maroc :
- Projet pilote « Power to Hydrogen (PtX) » opérationnel dès 2026, 10 000 tonnes/an d’hydrogène vert visées.
- Financement structuré avec la KfW (300 millions d’euros), programme national « Offre Maroc » et six projets supplémentaires pour plus de 30 milliards d’euros.
Égypte :
- Multiples projets dans des zones industrielles et portuaires, adossés au canal de Suez et aux flux maritimes existants.
- Forte attractivité pour les partenariats avec l’Europe, notamment dans la perspective des corridors d’importation d’hydrogène.
Afrique du Sud :
- Zone pilote Saldanha – Namakwa avec un électrolyseur d’1 GW et une production anticipée allant jusqu’à près de 88 000 tonnes/an.
- SA-H2 Fund mobilisant la DBSA, l’IDC et des bailleurs européens pour sécuriser les investissements dans la filière.
Namibie :
- Projet phare de 9,4 milliards de dollars et deux projets déjà en service, faisant du pays un des rares exemples concrets sur le continent.
- Initiative de centre continental d’industrialisation verte, soutenue par l’ONUDI, le Fonds vert pour le climat et des réseaux parlementaires pro-transition.
En résumé, si la course reste ouverte, les signaux les plus tangibles viennent aujourd’hui du Maroc, de l’Égypte, de l’Afrique du Sud et de la Namibie, qui combinent projets pilotes, alliances politiques et accès privilégiés aux marchés européens.





