En moins de deux ans, le duo le plus célébré de la politique sénégalaise contemporaine est passé de la prison partagée au bras de fer au sommet de l’État. Le pacte de 2024 n’est pas encore mort, mais il est sous perfusion. Deux hommes qui ont partagé les mêmes barreaux, le même idéal et le même destin politique semblent aujourd’hui tiraillés entre deux logiques irréconciliables : la loyauté partisane d’un côté, l’autorité présidentielle de l’autre. Chronique d’une fracture annoncée.
Deux hommes, un slogan, une promesse
L’histoire commence dans les prisons de Macky Sall. Le tandem Bassirou Diomaye Faye / Ousmane Sonko ne s’est pas construit dans les salons du pouvoir, mais dans les cellules du régime sortant. Militants fondateurs du PASTEF — Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité — ils ont partagé épreuves judiciaires, emprisonnement simultané et libération commune grâce à la loi d’amnistie de 2024. De cette trajectoire commune naît un capital de confiance rare, cristallisé dans le slogan de campagne devenu légendaire : « Diomaye moy Sonko » — Diomaye, c’est Sonko.
Une formule qui ne traduit pas une confusion d’identité, mais une affirmation de continuité idéologique absolue. Le 2 avril 2024, Bassirou Diomaye Faye est triomphalement élu à la tête du Sénégal, devenant à 44 ans le plus jeune président de l’histoire du pays. Une élection rendue possible grâce au soutien d’Ousmane Sonko, empêché de concourir par la justice, qui l’avait désigné comme candidat de substitution avant de devenir son Premier ministre.
Le peuple sénégalais a voté pour un projet autant que pour des hommes. Moins de deux ans plus tard, ce projet est fissuré.
La première étincelle : la guerre de la coalition
Le premier acte public de la rupture intervient à l’automne 2025. La crise naît de la décision du président Diomaye Faye de remplacer Aïda Mbodji par Aminata Touré à la tête de la coalition « Diomaye Président ».
La réaction du PASTEF est immédiate et virulente. Le parti d’Ousmane Sonko rejette catégoriquement la mise à l’écart d’Aïssatou Mbodje, proche alliée du Premier ministre, au profit d’Aminata Touré — une figure politique de premier plan qui avait été ministre de la Justice puis Premier ministre sous Macky Sall. Le PASTEF affirme ne partager avec elle « ni les mêmes valeurs ni les mêmes principes ».
Pour Sonko et son camp, Faye a non seulement blessé une alliée fidèle, il a surtout commis l’erreur de ramener dans le jeu une représentante de l’ancien système — l’ennemi désigné de toute la rhétorique de rupture portée par le PASTEF depuis des années.
Une divergence de fond, pas seulement de forme
Derrière la querelle de personnes, c’est une incompatibilité de visions qui se révèle. Sonko présente une orientation politique centrée sur le pouvoir comme levier de transformation, quand Diomaye manifeste une orientation davantage sociale et institutionnelle, privilégiant la cohésion et la légitimité sur l’affirmation de puissance. Ces orientations différentes expliquent non pas un désaccord sur les fins — les deux partagent le projet souverainiste et panafricaniste — mais une divergence profonde sur les moyens, le rythme et la méthode.
La question du FMI cristallise parfaitement cette fracture. Après la révélation d’un stock de plus de 11 milliards de dollars de dettes non déclarées par l’administration précédente, le FMI avait gelé en 2024 un programme de financement de 1,8 milliard de dollars. Face aux propositions de restructuration, Ousmane Sonko adopte une position ferme, refusant certaines mesures jugées inacceptables, tandis que Bassirou Diomaye Faye privilégie une approche plus diplomatique, visant à rassurer les marchés.
L’escalade verbale de mars 2026
Si les tensions couvaient depuis des mois, c’est début mars 2026 qu’elles franchissent un seuil inédit. Le 1er mars 2026, lors d’une diffusion en direct, Ousmane Sonko avertit que son parti, le PASTEF, était prêt à quitter le gouvernement et à rejoindre l’opposition si le président Bassirou Diomaye Faye s’écartait de la ligne politique commune. La phrase tombe comme un couperet : « Le PASTEF n’a aucun problème à retourner dans l’opposition. »
En conditionnant le maintien du PASTEF au gouvernement à l’alignement du chef de l’État sur la ligne partisane, Sonko conteste implicitement l’autonomie présidentielle. Il va plus loin, dénonçant la convocation de députés du parti au palais présidentiel : « Nous avions promis de ne pas transformer le Palais en siège de parti », rappelle-t-il, révélant une méfiance envers toute personnalisation du pouvoir hors du contrôle collectif.
La réponse de Diomaye : la posture présidentielle
Face à ces attaques frontales, Bassirou Diomaye Faye choisit la hauteur. Dans un discours prononcé le 7 mars 2026, le président sénégalais prend ses distances avec les tensions qui minent le tandem depuis plusieurs mois : « Il est temps maintenant de se consacrer pleinement au travail. L’intérêt du Sénégal doit primer sur tout, y compris sur nos intérêts personnels. Personne ne peut nous ébranler. Nous irons jusqu’au bout. »
En parallèle, le président Faye préside la clôture des travaux de révision des textes de la coalition « Diomaye Président », un geste perçu par plusieurs observateurs comme un tournant politique majeur. Après avoir quitté la direction du PASTEF pour afficher une posture « au-dessus des partis », il semble désormais sortir de sa réserve pour structurer son propre espace politique, s’émancipant progressivement de l’ombre de son parti d’origine.
La guerre de 2029 a déjà commencé
Ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement la querelle du moment. Des analystes politiques estiment que l’enjeu est désormais la construction d’une base politique autonome pour le président. Assane Samb n’exclut pas une ouverture de « Diomaye Président » à d’autres forces politiques, y compris issues de l’opposition comme le PDS, l’APR ou le FDR : « À défaut d’avoir le PASTEF, il va se donner les moyens d’avoir un autre parti catalyseur pour maximiser ses chances lors des élections. La grande bataille se situe dans la perspective de 2029. »
Dans les rues dakaroises, le retournement symbolique est déjà consommé. Le slogan originel « Diomaye moy Sonko » s’est désormais inversé en « Diomaye du Sonko » — Diomaye n’est pas Sonko. Direction générale du Trésor Trois mots qui résument, à eux seuls, l’ampleur du chemin parcouru — dans le mauvais sens.
Ce que risque le Sénégal
Au-delà du feuilleton politique, c’est l’avenir du projet de gouvernance qui est en jeu. Le duo Diomaye-Sonko demeure très populaire au Sénégal, mais on sent une impatience dans la population, en particulier au sein de la jeunesse qui les a portés au pouvoir. Sur l’emploi, le coût de la vie, la santé, l’éducation ou la justice, leurs promesses ont suscité de gros espoirs qu’ils ne peuvent décevoir.
Cette mise en garde intervient dans un contexte déjà inflammable : crise sociale latente, tensions universitaires et négociations sensibles avec le FMI exposent l’exécutif à une exigence de cohérence absolue. Le luxe d’une guerre intestine ouverte est un luxe que le Sénégal ne peut tout simplement pas se permettre.





