Engrais verts en Afrique : la ruée vers la production locale pour sécuriser les sols et les récoltes

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Engrais verts en Afrique : la ruée vers la production locale pour sécuriser les sols et les récoltes

La décision prise en mai 2024 par les chefs d’État africains de tripler d’ici 2034 la production et la distribution d’engrais sur le continent marque un tournant. L’enjeu n’est plus seulement d’importer des intrants minéraux, mais de développer aussi des engrais verts produits localement pour restaurer des sols épuisés et réduire une dépendance devenue stratégique.Dans la Déclaration de Nairobi issue du Sommet africain sur les engrais et la santé des sols, les États s’engagent à tripler la production et la distribution domestiques d’engrais certifiés d’ici 2034. En priorité à partir de matières premières locales et en combinant engrais organiques et minéraux.

“Composts enrichis et biofertilisants ne sont plus un supplément « bio », mais un pilier d’une stratégie de souveraineté des sols en Afrique.” — Synthèse de travaux de recherche en Afrique de l’Ouest, Frontiers in Sustainable Food Systems

Pourquoi les engrais verts reviennent au premier plan

Les engrais verts regroupent les composts, fumiers valorisés, cultures de couverture, biofertilisants microbiens et autres amendements organiques destinés à nourrir les sols avant de nourrir les plantes. Ils répondent à une double urgence africaine : compenser la faible utilisation d’engrais minéraux par hectare et enrayer la dégradation de la fertilité des sols, qui plombe la productivité agricole.

Des chercheurs rappelent que, malgré l’objectif de l’Union africaine de relever les doses d’engrais à l’échelle du continent, l’usage des engrais chimiques en Afrique subsaharienne demeure très en deçà des moyennes mondiales, ce qui laisse persister des pertes annuelles importantes de nutriments dans les sols. Dans le même temps, un rapport coordonné par AKADEMIYA2063 souligne que la production d’engrais minéraux en Afrique a plus que doublé entre le début des années 2000 et 2023, mais reste concentrée dans quelques pays et largement tournée vers l’exportation, laissant les agriculteurs du reste du continent exposés aux chocs de prix et aux coûts logistiques.   Cette configuration rend l’investissement dans les engrais verts locaux de plus en plus incontournable. 

Une dépendance importée qui renchérit le moindre kilo d’azote

La crise des prix des engrais depuis 2021 a mis à nu la vulnérabilité d’un modèle centré sur l’importation d’urée, de DAP ou de NPK par quelques ports côtiers, avant un transport routier coûteux vers l’hinterland.

Une analyse d’AKADEMIYA2063 et de l’IFPRI rappelle qu’il peut en coûter environ 160 dollars pour acheminer une tonne d’engrais depuis Mombasa ou Dar es Salaam jusqu’à Kigali, ce qui ajoute près de 45 % au prix de détail final payé par les agriculteurs des pays enclavés. Les États africains reconnaissent par ailleurs dans la Déclaration de Nairobi que la plupart des pays restent fortement dépendants d’engrais importés, notamment hors phosphate, ce qui les expose à la volatilité des marchés internationaux.  Pour un banquier agricole ou un investisseur en intrants, cette arithmétique logistique plaide directement pour des solutions fertilisantes produites au plus près des bassins de production.

Les engrais verts ne remplacent pas totalement les engrais minéraux, mais ils permettent de lisser les besoins en importations, de mieux valoriser les nutriments organiques disponibles localement et de soutenir des systèmes de production moins sensibles aux chocs d’offre mondiale.

Ce que montrent les expériences de production locale d’engrais verts

Plusieurs travaux récents documentent l’essor encore embryonnaire mais réel des composts, biofertilisants et autres engrais organiques produits hors exploitation dans divers pays africains.

Une étude couvrant douze pays africains estime que la production d’engrais organiques transformés à partir de déchets (composts, biofertilisants) reste limitée, bien que certains pays comme le Nigeria affichent des capacités de plusieurs centaines de milliers de tonnes par an, là où le Cameroun, le Malawi ou le Rwanda restent en dessous de quelques milliers de tonnes. Le même document recense aussi une vingtaine d’entreprises produisant des biofertilisants dans les pays étudiés, mais note que la majorité des produits commercialisés en Afrique subsaharienne sont encore importés et pas toujours adaptés aux conditions locales.

Les essais agronomiques confirment toutefois le potentiel de ces solutions. Une étude conduite sur le sorgho en Afrique de l’Ouest montre que des composts fabriqués localement à partir de résidus de sorgho, de roche phosphate du Burkina et de fumier de volaille améliorent la structure du sol, la disponibilité du phosphore et les rendements de grains, tout en offrant de meilleurs retours économiques que certains engrais chimiques conventionnels. Combinés à des doses plus faibles de minéral, ces engrais verts organo-minéraux offrent une voie réaliste pour concilier souveraineté des intrants et intensification durable.

Les fumiers d’élevage constituent un autre gisement largement sous-exploité. Les estimations de la FAO reprises par AKADEMIYA2063 indiquent que la quantité d’azote contenue dans les fumiers d’animaux en Afrique est passée d’environ 19 millions de tonnes en 2000 à près de 34 millions de tonnes en 2023, avec l’Afrique de l’Est représentant la plus grande part de cette ressource. Le paradoxe est que cette masse d’azote potentielle reste souvent mal collectée, mal stockée et peu transformée en engrais commercialisables.

Règlementation, subventions et standards : les freins à lever

La production locale d’engrais verts n’est pas qu’une affaire de technologie ou de disponibilité de biomasse ; elle dépend aussi d’un cadre règlementaire et d’incitations économiques adaptés.

Le bilan dressé pour douze pays africains montre que le recyclage des déchets organiques reste rarement une priorité de politique publique : les lois spécifiques sur les déchets manquent dans de nombreux cas, l’application est faible et les dispositifs d’incitation au compostage ou aux biofertilisants restent limités. Des exceptions émergent toutefois : l’Afrique du Sud a adopté dès 2013 une stratégie nationale de compostage des déchets organiques, le Kenya a voté une loi sur la gestion durable des déchets en 2022, et le Sénégal a introduit des subventions aux engrais organiques à partir de 2021, augmentant les volumes soutenus l’année suivante.

La question des subventions est centrale pour les investisseurs comme pour les États. Les auteurs soulignent que la plupart des pays africains subventionnent largement les engrais minéraux, mais beaucoup moins les engrais organiques, même si des pays comme le Ghana ont commencé à acheter une part importante de la production de compost auprès d’entreprises locales pour l’inclure dans leurs programmes nationaux de subventions. Tant que les schémas publics resteront centrés sur les intrants minéraux importés, la compétitivité-prix des engrais verts restera fragile.

L’harmonisation des normes est un autre chantier décisif. L’Organisation africaine de normalisation (ARSO) a adopté en 2020 une norme africaine pour les engrais organiques, tandis que la CEDEAO dispose depuis 2012 d’un règlement communautaire incluant les engrais organiques, mais tous les pays n’ont pas encore transposé ou harmonisé leurs standards nationaux. Pour les acteurs privés des biofertilisants, l’absence de règles claires sur la qualité et l’enregistrement des produits freine les investissements dans des unités de production à l’échelle régionale.

Vers quel modèle économique pour accélérer la production locale ?

Les décisions politiques récentes ouvrent toutefois des fenêtres d’opportunité pour structurer une véritable filière d’engrais verts à l’échelle africaine.

La Déclaration de Nairobi prévoit de s’appuyer sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pour doubler d’ici 2034 le commerce intra-africain d’engrais, tout en encourageant les États à offrir des incitations à la production locale, à soutenir des PME de mélange et de compostage, et à développer un mécanisme de financement des engrais et de la santé des sols. Parallèlement, le « Africa Agriculture Trade Monitor » met en avant l’importance de diversifier les sources d’intrants et de renforcer le commerce régional d’engrais comme réponse aux chocs géopolitiques et à la concentration des fournisseurs mondiaux.

Pour les banques et les investisseurs, l’enjeu est de repérer les maillons porteurs : plateformes régionales de compostage à partir de déchets de marchés urbains, unités de production de biofertilisants adossées à des instituts de recherche, chaînes de valeur intégrées élevage–cultures valorisant systématiquement le fumier, ou encore projets de « phospho-composts » autour des gisements de phosphate et des hubs céréaliers.

Les prochaines années seront structurées par trois tests concrets : la capacité des États à rééquilibrer leurs subventions vers les engrais verts, la mise en œuvre effective des normes ARSO et CEDEAO dans les réglementations nationales, et l’aptitude des acteurs privés à concevoir des modèles économiques rentables sur des marchés encore largement informels.

À retenir

  • La flambée des coûts logistiques des engrais minéraux et la concentration de la production dans quelques pays renforcent l’intérêt économique des engrais verts produits localement.
  • Les expériences de composts enrichis en phosphate et de valorisation des fumiers montrent des gains agronomiques et économiques tangibles lorsque ces engrais verts complètent les intrants minéraux.
  • Les politiques publiques restent largement orientées vers les subventions aux engrais chimiques, mais des pays comme le Ghana, le Sénégal ou l’Afrique du Sud commencent à structurer un cadre favorable aux engrais organiques.
  • L’harmonisation des normes régionales (ARSO, CEDEAO) et l’agenda de la Déclaration de Nairobi créent un espace pour des investissements industriels dans les biofertilisants et composts africains.
  • Pour les investisseurs, les opportunités les plus prometteuses se situent aux interfaces : déchets urbains–agriculture, élevage–céréales, et hubs miniers de phosphate–plateformes de compostage.
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